Compte-rendu synthétique par Charlène LE NUÉ — Café Citoyen de Paris (18/05/2011)
Animateur du débat : Thomas Legauffre
» Politique et Société
Pourquoi le gaspillage côtoie-t-il la famine ?
La débat est introduit par le rappel des émeutes de la faim en 2007-2008 qui ont été provoquées par l’accaparement des terres en vue de fabriquer de l’agrocarburant et qui nous ont rappelé que la faim dans la monde est un fait bien réel malgré «tout le bonheur que la loi capitalistique nous a promis». Ce sont les pays du Sud qui ont été affectés en priorité. Cependant, point n’est besoin d’aller dans les pays en voie de développement pour voir la faim. Dans nos villes, on a la faim devant nos portes, on voit fréquemment des SDF faire les poubelles et émergent aujourd’hui de nouvelles catégories de pauvres comme les retraités contraints de faire la fin des marchés. Les chiffres permettent de mettre en exergue un paradoxe: un milliard de personnes souffriraient de la faim dans le monde alors que dans le même temps un milliard de personnes seraient en surcharge pondérale, dont 300 millions en situation d’obésité. On gaspille de la nourriture dans les pays riches: un quart de notre nourriture est jetée à la poubelle (produits périmés, aliments non consommés dans les cantines, les restaurants, etc.) mais également dans les pays en voie de développement pour cause de manque de moyens de stockage et de transports de la nourriture jusqu’aux populations. Pourquoi le gaspillage côtoie-t-il la famine? Pourquoi tant de déperdition? Quelques hypothèses sont avancées telles le libre marché d’Adam Smith ou le cynisme du système.
Ce phénomène apparaît comme étant relativement récent. Auparavant, nous avions un certain respect de la nourriture, il ne fallait pas jeter, on exhortait les enfants à finir leurs assiettes. Les parents avaient connu la guerre et les cartes de rationnement. Depuis la société de consommation est passée par là.
Ce qui étonne les participants, c’est le fait que ce soit en majorité les paysans qui soient affectés. C’est une absurdité que ceux qui vivaient jusqu’à présent en autarcie en arrivent à mourir de faim. Ils se retrouvent aujourd’hui totalement démunis face aux OGMs de Monsanto par exemple. Depuis 2007, les urbains sont désormais majoritaires : comment oblige-t-on les paysans à l’exode rural ? Ceux qui viennent en ville n’ont qu’une seule envie : repartir. «Comment fait-on pour que les gens qui vivaient de leurs petits lopins de terre viennent s’installer dans les bidonvilles ?».
Pour répondre à la question posée, il serait nécessaire de se pencher sur l’organisation générale de la production et sa répartition dans le monde, ainsi que sur l’inefficacité constatée: pourquoi jette-t-on ce qui pourrait nourrir des gens qui ont faim ou même rapporter aux producteurs? Cette organisation est-elle voulue ? Inhérente au système ? Inévitable ?
Pour expliquer ce phénomène, l’un des participants décrit la libéralisation de l’économie d’un pays : on enlève les droits de douane sur les produits venant de l’extérieur ce qui permet à l’agriculture des pays riches de s’implanter dans les pays en voie de développement. On vend les produits à très bas prix dans un premier temps, de telle sorte qu’il coûte moins cher aux pays pauvres d’acheter leur blé au pays riches que de le cultiver eux-mêmes. Une fois que les pays riches ont le monopole et que les petits producteurs ont perdu leur savoir-faire, on augmente les prix. Selon l’assemblée, tout cela a été voulu, orchestré : il s’agit de détruire les producteurs locaux et leur faire perdre leur savoir-faire afin que les pays dits développés puissent exporter et écouler leurs surplus dans les pays dits en voie de développement. Cette perte de savoir-faire s’observe également dans nos pays où les petits agriculteurs ont fait faillite et où les productions de 500/600 Ha sont désormais gérées comme de véritables entreprises.
La discussion se poursuit ensuite sur le libéralisme par Adam Smith. Celui-ci prétendait que les intérêts individuels de chacun mis bout à bout faisait l’intérêt commun, l’intérêt de la société. Pour l’un des participants, c’était vrai jusqu’à l’industrialisation. Aujourd’hui, on est dans la financiarisation à outrance. Les banques feraient tout pour que les gens prennent des crédits car ce sont les crédits qui font vivre les banques. On assiste à une spéculation dérégulée de laquelle découle aussi bien la pauvreté que la richesse excessives. Un autre participant oppose le fait que de toutes manières la théorie du libre marché n’a jamais été vraie, elle était biaisée dès le départ car elle considérait des êtres humains totalement rationnels et omniscients et connaissant parfaitement les prix du marché.
Des solutions pour combattre le paradoxe énoncé sont ensuite proposées.
L’un des participants n’entrevoit aucune solution qui ne soit pas politique. Un autre propose d’instaurer une élection unique : un seul mandat et pas deux afin de réintroduire un peu d’éthique en politique. Un troisième affirme que cette solution ne sera qu’une rustine de plus, car l’homme politique, même mu par les meilleurs idéaux qui soient, serait contraint de se plier à la réalité économique.
Pour la plupart des gens, il n’y aurait aucune alternative au système capitaliste. Le système aurait apparemment réussi le tour de force de formater les gens à la pensée unique, à penser qu’il y a qu’une seule solution possible. Avant la chute du mur du Berlin, on avait une alternative, deux systèmes, aujourd’hui, il n’en reste plus qu’un. Cf. Margaret Thatcher : « There is no alternative ». Il faut travailler plus pour produire plus. Or, plus on produit, plus on gaspille. Tout ce qui est produit est immédiatement jeté. L’assemblée s’interroge : « La soi-disant croissance, à qui profite-t-elle ? La richesse contenue dans les produits ne pourrait-elle pas être déportée dans la qualité, le savoir-faire, les échanges autres que purement commerciaux ? » On nous propose le système capitaliste comme inéluctable. Pourtant, selon Edgar Morin, il y a une multitude de voies…
L’un des participants interroge ensuite l’assemblée sur les notions de croissance et de décroissance.
Selon l’un des contributeurs, la croissance et la consommation sont voulues. Peu importe leurs conséquences… L’un des membres de l’assemblée se positionne comme étant favorable à la décroissance tout en précisant que celle-ci n’est pas viable dans le système actuel, car c’est la croissance qui alimente le système. Il rappelle que ce n’est pas parce qu’on ne produit pas en suffisance que l’on meurt encore de faim mais bien parce qu’on n’a pas suffisamment d’argent pour acquérir la nourriture.
Un autre craint que la décroissance entraîne l’augmentation du chômage et s’estime de toutes manières piégé dans le système : « soit on accepte la croissance, soit on crève ». Il continue en exhortant les participants à se pencher sur le processus de création monétaire. Ce serait ce processus de création monétaire qui entraînerait ce besoin de croissance.
Est-ce que la croissance signifie pour autant absence de chômage ? Ce n’est pas si évident selon l’assemblée.
Peut-être ne devrions-nous pas parler de décroissance, mais plutôt de croissances différentes ? Il faut penser d’autres systèmes et d’autres indicateurs : le PIB ne prend pas en compte le travail gratuit, les associations etc.
Selon l’une des participants, nous avons tous à l’échelle individuelle un devoir de résistance individuelle, d’exemplarité, aussi dur que cela puisse être. Il est nécessaire de réagir face à la croissance effrénée et aux politiques non-durables qui condamnent les terres agricoles. Nous sommes face aujourd’hui à une urgence écologique et humanitaire et nous avons le devoir de réagir. « Nous devons cesser d’être des zombis, faire des recherches, avoir un regard critique face aux médias, jeter la télé qui est la première source de frustration et de désinformation ».
Il faut également parvenir à faire en sorte que toutes les initiatives de changement cloisonnées jusqu’alors puissent communiquer ensemble et se fédérer.
Se pose également la question de la réforme de la pensée politique. Nous serions face à l’impératif de sortir de l’intérêt court terme pour aller vers l’intérêt collectif à long terme.
Le débat s’achève sur le constat suivant : si le gaspillage côtoie la famine, c’est que le système politique ne sait pas répondre aux besoins des populations. Il est nécessaire de définir un idéal de société et non de fonctionner uniquement à court terme. Chaque système politique a besoin d’un bouc émissaire en temps de crise. L’assemblée s’accorde à dire qu'il faut être vigilant face à la stigmatisation de l’étranger comme bouc émissaire et à la montée de l’extrême droite. L’étranger n’est pas en cause. La contradiction énoncée dans la thématique proposée serait inhérente au système actuel même.
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