“Le comptoir d'un café est le parlement du peuple.”

Honoré de Balzac (1799 - 1850)

Bienvenue en Arcadie

Vous êtes ici : Accueil > Comptes-rendus > La famille : noyau d'apprentissage de la démocratie ?

Compte-rendu analytique par Marc HoussayeCafé Citoyen de Caen (12/03/2003)

Animateur du débat : Marc Houssaye

» Démocratie et Citoyenneté

La famille : noyau d'apprentissage de la démocratie ?

ShareThis

Vous consultez actuellement le compte-rendu analytique du débat (intégralité des échanges)

Vous pouvez également en consulter une synthèse :

1 – Si j’ai proposé ce thème c’est parce que je pense que la famille est une valeur fondamentale. Que c’est une valeur profondément remise en cause aujourd’hui. On parle partout aujourd’hui de famille dite « recomposée », à mon sens elles sont plutôt décomposées qu’autre chose. C’est dans ma famille que j’ai appris à vivre d’abord avec les autres. Quelles sont les premières rencontres que l’on fait dans l’existence, eh bien c’est d’abord les parents, les frères, les sœurs. Et nos aspirations se confrontent à celles des autres. Et ils faut apprendre à vivre ensemble. A partager. Un philosophe disait de l’être humain qu’il était une « machine désirante ». C’est vrai dans un certain sens, mais nous sommes confrontés aux désirs des autres aussi. Je voudrais parler aussi d’une expérience que j’ai vécu comme négative, celle d’un asile de nuit où j’ai rencontré tout un tas de gens qui ont subit un éclatement familial, et pendant très longtemps je me suis tu, je me suis contenté d’observer, et j’ai essayé de comprendre. Un soir je me suis adressé à l’un d’entre eux, au plus « violent » de l’équipe, en lui disant qu’au fond ils avaient tous un problème affectif. Et il l’a reconnu. Ce sont tous des individus isolés, éclatés socialement. D’autre part, il y a quelques temps, lors d’une émission de radio, j’entendais parlé du problème de la délinquance, on s’est rendu compte qu’en France la population majeure des centres pénitenciers est constituée d’immigrés. Quelqu’un observait finement que les étrangers les moins présents dans les centres pénitenciers ce sont les portugais. Et en fait ce sont ceux chez qui le sens de la famille est le plus développé, si bien que même un immigrés isolés en France garde un contact chaleureux et constructif avec la famille. Je pense que c’est dans la famille qu’on partage le dialogue mais aussi les responsabilités, les difficultés à affronter aussi. Je pense que l’on est dans une société qui développe une telle violence actuellement que les individus, plus particulièrement les jeunes, se sentent complètement abandonnés. Alors on pourra dire bien sûr, il y a l’Etat, l’école pour pallier à cela. Mais en fait ces individus n’arrivent pas à combler leur part d’affectif. Et cela on ne peut le trouver que dans la famille. Et pas forcément la famille, au sens nucléaire [ parents, frères et sœurs, NDT ], mais aussi au sens le plus large, cousin, oncle, etc. J’espère avoir bien centré mes préoccupations. Et à partir de là, j’accepte d’étudier la famille dans une acception plus large, l’école, les structures plus étendues, les municipalités.

A – Alors vous partez d’un premier constat, pour vous la famille nucléaire traditionnelle serait en pleine mutation. On peut analyser cela, oui, ces évolutions de la famille, que l’on considère cela bien ou mal. Bon, vous parlez avant tout du « vivre ensemble », des règles qui existent dans la famille. Ce qui serait important pour notre débat serait de prendre dès le départ la fibre de l’apprentissage de la démocratie. Pour savoir si la famille est un cercle où on va réellement apprendre ce que c’est que la démocratie. Donc posons-nous la question : quels sont les méthodes, les moyens, de découvrir, d’apprendre les règles démocratiques ? Et peut-être avant tout, qu’est-ce que c’est que la démocratie ?

2 – Je pense qu’il y a plusieurs démocratie. La démocratie d’une famille de chômeurs n’est pas la même que la démocratie d’un cadre supérieur. De même que la démocratie vue par les retraités n’est pas la même que celle vue par les paysans. La démocratie est à géométrie variable. Je pense d’autre part que notre démocratie actuelle est vieillissante, parce que tout va à volo. Je ne comprend pas que les jeunes ne réagissent pas plus pour sauver la démocratie. On parle de démocratie en France. Au moment des dernières élections, des gens ont dit qu’il y a eu des manifestations spontanées. Mais dans les écoles, je pense que l’on a poussé, ou fortement conseillé, les élèves à aller dans la rue pour contester le résultat d’une élection. Je ne comprend pas parce que les élections sont libres, j’assiste au dépouillage, il n’y a pas de tricherie, d’après ce que j’ai pu en voir. Je ne comprends pas pourquoi des milliers de personnes soient descendus dans la rue pour contester le résultat d’une élection. Ca pour moi ce n’est pas la démocratie.

A – Alors, dans la première partie de votre intervention, vous avez évoqué une démocratie à « géométrie variable », qu’il existerait plusieurs démocraties. Il y aurait plusieurs interprétations de la démocratie. Mais cela est en contradiction avec la démocratie. Dans le sens où il y a un côté universel à la démocratie. Bon, en ce qui concerne les manifestations du 21 avril, c’est vrai que l’on n’a pas eu de débat là-dessus, tout simplement parce que cela n’a jamais été retenu. Mais c’est vrai que l’on peut se poser la question si c’est démocratique de contester le résultat d’une élection, non truquée évidemment.

3 – Contrairement à la première intervention, mais c’est sans doute ce qui va faire débat, je dirait que la famille c’est sans doute le dernier lieu d’apprentissage de la démocratie. Pour plusieurs raisons, la première c’est que la famille n’est pas choisie, la seconde c’est que dans la famille il n’existe pas d’intérêt général et d’acte de volonté générale qui créé la famille. La famille est entre guillemets subie. C’est-à-dire qu’elle est naturelle. La démocratie, au sens rousseauiste du terme, est fondée sur l’acte de volonté générale qui amène à la création d’une entité supérieure à l’ensemble des éléments qui la composent. Et donc il se créé un contrat entre chacun des individus et cette entité. C’est le Contrat Social. Si on descend d’un niveau par rapport à la société, je dirais que l’entreprise pourrait être un niveau un peu plus raisonnable d’apprentissage de la démocratie. On a des contrats dans l’entreprise, c’est-à-dire qu’il y a l’intérêt général qui est l’intérêt de la société, les contrats sont fait entre chacun des salariés et la société, et à partir de ce moment là on pourrait considérer, ça ne se fait pas mais si on pouvait considérer l’entreprise comme ouverte et où il existerait des élections, cela pourrait être un lieu intéressant d’apprentissage de la démocratie. Alors pourquoi la famille pour moi n’est pas un lieu d’apprentissage de la démocratie ? Parce qu’elle n’est pas choisie et aussi parce qu’on n’y vote pas, il n’y a pas d’intérêt général parce qu’il y a trop d’affect, et heureusement. L’intérêt général s’oppose à l’intérêt personnel qui est lié à l’affectif, à l’amour des siens, etc. La famille n’est pas une entité qui s’extirpe de l’intérêt de chacun. A mon avis, on ne peut pas apprendre la démocratie en famille. C’est aussi pour cela que l’on a créé l’école, l’école républicaine qui permettait à chacun des petits garçons, à chacune des petites filles, de rencontrer l’autre, d’avoir l’expérience de l’altérité, et d’apprendre ce que c’est que la vie en société où chacun est l’égal de l’autre. Dans la famille, il n’y a pas d’égalité.

A – Alors manifestement, il y a deux choses qui s’opposent. Il y a l’apprentissage de la vie en commun, en communauté, qui existe dans la famille et puis le libre consentement d’appartenir à une société ce qui n’existe manifestement pas dans la famille. Beaucoup de choses dans cette intervention. On va rebondir dessus.

4 – Pour moi, je ne pense pas que les manifestations lors des dernières élections présidentielles aient eu un but de contestation. Le résultat n’est pas à contester. Je trouve que les citoyens ont réagit en citoyen et cela montre que la démocratie n’est pas morte. Mais revenons à nos moutons. On l’a dit : on choisit ses amis, pas sa famille. J’étais pour mon cas pressé de m’émanciper, de m’évader du carcan familial. La famille c’est plutôt anti-démocratique. Qu’est-ce qu’il au sommet de la famille ? Le pater. Le père qui est l’autorité. Dans la cadre du mariage bourgeois, c’était le père qui négociait avec la famille de la promise sur la dote. On a dit que la famille s’émiette, n’existe plus pratiquement. Disons qu’économiquement et socialement parlant la famille n’a plus dans la société française le rôle qu’elle jouait dans nos société autrefois. Surtout avant les guerres mondiales. Chaque guerre contribua à miner la cellule sociale de base qu’est la famille. La famille reste aujourd’hui peut-être quelque chose de sentimental, une idée, quelques fois nostalgique. On a dit que la famille recomposée n’est pas une famille. Je ne suis pas d’accord. C’est parce qu’elle est décomposée qu’on la recompose. Bon. La démocratie, c’est avant tout voter. Et dans l’entreprise c’est vrai que c’est une bonne école de la démocratie. Or un Français sur deux aujourd’hui refuse d’aller voter. Parce qu’ils ne veulent plus choisir. Alors, je trouve qu’ils se prive du droit à la parole. Et surtout qu’il ne peuvent plus rien critiquer. C’est grave si ça continue il y aura des présidents élus avec trente pour cent des voix.

A – Pour vous démocratie se résume à aller voter. C’est en tout cas il est vrai notre vision de la démocratie aujourd’hui. Ceci dit, n’est-ce que ça. La tradition grecque donnait à la dimension expressive, au débat, une part, non plus importante, mais plutôt en amont, conditionnelle de la dimension élective.

5 – Je serai bref. Je me ferai le défenseur de la famille. Qu’elle soit bonne ou mauvaise. Dans le sens où simplement on est souvent, quotidiennement, dans un milieu familial. Et dans ce milieu, on peut s’y exprimer ou ne pas s’y exprimer. On peut l’adopter ou la rejeter, ou s’émanciper. Mais c’est un référant. Qu’on prend, qu’on jette. La famille c’est une structure petite qui est un cadre dans lequel l’individu exerce des droits et également des devoirs. Et c’est en cela que la famille constitue un lieu d’exercice de ses droits et de ses devoirs. Et d’ailleurs, par rapport à l’enfant mineur, les droits se développent. Il existe tout de même les droits de l’enfant. La loi, le droit, ont donné des moyens aux uns et aux autres, à tout ceux qui constitue cet ensemble.

A – Alors c’est important de souligner que la famille, même en prenant nos références classiques, le contrat social, le fait d’adhérer et de participer à la société, la famille se dote depuis quelques décennies de moyens, les droits de l’enfant, etc., qui établissent, pas des contrats, mais presque, des contrats tacites qui vont permettre d’exercer à chaque élément de la famille ses droits ses devoirs, d’apprendre à vivre en communauté.

6 – On ne choisit pas sa famille, c’est vrai. Mais je trouve que c’est là que l’on apprend à vivre avec des gens que l’on a pas choisi. Il y a des plus en plus de conseils de famille. Je crois que c’est le point de départ pour apprendre à vivre avec les autres. Et je me plait parfois à dire que finalement tous les hommes sont frères. Pour arriver à cet idéal, je crois qu’il faut commencer par ceux qui sont le plus proches de nous. A les supporter éventuellement, par exemple ceux qui ont un point de vue totalement opposé au sien. Du point de vue de l’organisation sociale, je pense notamment au démocratie dite populaire, on a vu le résultat, on a voulu y désagréger la famille. Lisez donc Elisabeth Becker, Les Larmes du Cambodge, elle y décrit tout le processus de destruction de la famille par les Khmers rouges. On envoyait dès cinq ans les gosses dans les rizières. Actuellement, ici, sous une forme très atténuée, suite à un développement d’un certain nombre d’idéologie, essentiellement matérialistes, ce qui se passe c’est que l’individu appartient de plus en plus à l’Etat. La moindre initiative demande le recours par la machine administrative. On a fabriqué parallèlement une société d’assistés. Bon, on parle de l’école comme lieu d’apprentissage de la démocratie, mais comment voulez-vous qu’elle y réussisse à elle seul. La famille réalise tout de même des repères qui conforte l’affectif et participe à l’épanouissement de l’individu, à sa réalisation, à l’acceptation de lui-même.

A – Alors quelques point que je vais souligner. Vous abordez le sujet sous le double angle distinctif du collectivisme et de l’individualisme. Dans les société où l’on a mis en avant la collectivité, on a perdu la construction de l’individualité et on a sapé une base qui permettait au citoyen qui existe en nous d’émerger. Et vous avez raison de souligner qu’il y a certainement dans la famille, et c’est peut-être cela aussi qu’il faudrait creuser, les ferments de l’apprentissage de la démocratie, ce qui ne veut pas dire que l’on va apprendre à être citoyen. La famille ne forme pas le citoyen. Mais il y a des ferments qu’il faudrait que l’on cherche.

7 – Je me suis demandé en arrivant tout à l’heure comment je pourrais aborder ce sujet. Et sans avoir l’air de nier la famille. Parce que mon premier réflexe fut de penser que la famille, en tout cas telle que je la conçoit, n’est pas directement un modèle de démocratie. C’est plutôt un modèle d’autocratie. Néanmoins, ça peut l’être indirectement parce que la famille c’est la base de la société, de l’apprentissage de la vie en société. On vient de donner des exemples issus de l’Asie, mais déjà Sparte pour assurer sa dominance spartiate s’est occupé de l’éducation des enfants. Et on peut voir dans l’Histoire plus récemment qu’un dictateur s’attaque toujours à la famille violemment. En France, je ne pense pas que l’on soit arrivé à ce point. Encore que depuis quelques dizaines d’années il existe des mesures insidieuses qui contribue à détruire la famille. Il n’y a pas de mesures directes. Mais par exemple sur le plan financier, les allocations familiales ont perdu depuis les années 50 ne représente plus rien en terme de pouvoir d’achat, cela ne représente plus un salaire de choix. On pourrait retourner le débat dans ce sens : la famille doit-elle redevenir la cellule de base de la société ?

A – Alors, là on est bien embarrassé. On sent qu’il y a des choses ambiguës. Ceci dit, je voudrais juste rappeler que l’on ne naît pas citoyen, on le devient. Alors que lorsque l’on naît on fait forcément partie d’une famille. Le fait de concevoir cette dynamique, ce « devenir citoyen » nous amènera peut-être à approfondir le débat.

8 – J’ai regardé dans le dictionnaire ce que signifie la démocratie : « Gouvernement où le peuple exerce la souveraineté ». C’est pas une partie du peuple, c’est l’ensemble du peuple. Actuellement, il y a une partie du peuple qui n’est pas représentée au pouvoir. Il y a des gens qui représentait 5% des voix aux dernières élections, pourquoi ne pas les intégrer dans une représentativité. Il y aura moins d’abstention je trouve. J’ai des petits enfants, et quand je discute politique avec eux, j’analyse les faits seulement, le pour et le contre. Et je leur dis toujours qu’il faut analyser les faits personnellement, de jour en jour.

9 – Alors deux petites choses rapides. Il me semble que l’on est embêté dans le sujet. On passe allègrement aujourd’hui du concept de démocratie au concept de société en général. Je crois que la famille en tant que micro-société apprend effectivement à vivre en société. De là à ce qu’elle apprenne à vivre en démocratie qui est quand même un fonctionnement bien spécifique de la société, ça c’est autre chose. Il ne faut confondre l’un et l’autre. La dictature, la monarchie absolue, constitutionnelle, sont aussi des formes de gouvernement. Qui amène à des formes de société différentes. La famille est une micro-société, on y apprend la vie en société. De là à ce qu’elle soit un lieu d’apprentissage d’un fonctionnement bien particulier qu’est la démocratie, c’est une autre affaire. Cette façon de confondre démocratie et société, je crois qu’elle est assez révélatrice du sentiment qu’on a de la démocratie. A force de confondre l’un et l’autre, on va croire que la société c’est la démocratie, et inversement. C’est peut-être de là aussi que viennent la plupart de nos fonctionnements démocratiques. La démocratie n’est jamais acquise, ce n’est pas un fait établi. La démocratie se construit, se défend. Alors que la société, le simple fait d’être plus de deux…

A – Alors on va peut-être pouvoir lever l’ambiguïté, une partie en tout cas. C’est vrai que l’on observe une évolution de la famille depuis quelques décennies et elle tend vers un fonctionnement démocratique. Elle acquiert petit à petit des outils démocratiques. La société et la démocratie, on le confondrait donc dans la famille.

10 – Propos partisans et prosélytes.

A – Déjà je vais me permettre de répéter ce que je vous ai déjà dit lors d’un Café Citoyen. Nous n’avons que faire de vos obligations partisanes. C’est d’ailleurs strictement interdit dans cette enceinte. Vous êtes citoyen comme nous tous. Vous n’avez à afficher des obligations partisanes. Puisque l’idée c’est de faire en sorte que l’on oublie nos attaches partisanes et que l’on réfléchissent tous ensemble avec nos réflexions personnelles. C’est votre opinion propre qui nous intéresse. Voilà, c’est clos, on pourra en parler après le Café.

11 – Alors, bon rapidement, je voudrais dire aussi que l’on a sujet, on a un débat, ce soir c’est la famille. On pourrait proposer un thème sur les avantages et les inconvénients du marxisme, je ne suis pas contre, mais lancer des interventions partisanes dans un débat qui n’a rien à voir, moi cela me gêne, et je fais partie de ceux qui ont fait part de cette gêne à l’animateur. Ou bien on dit rien et on a l’air d’approuver, ou bien on rentre dans le travers de complètement dévier du débat. Cette parenthèse étant fermée. Je répondrais à l’intervention numéro 9, que la société est multiple. Par conséquent dire la famille est un apprentissage de la société aboutit et rejoint la démocratie – j’ai dit tout à l’heure que c’était indirectement que l’on pouvait y préparer. Si on est dans une structure où la famille est respecté – on a parlé tout à l’heure que certain type de société élimine la famille, et ces société sont rarement démocratique – donc indirectement préparer quelqu’un à vivre dans une société où la famille est respectée, c’est indirectement le préparer à vivre en citoyen et donc en démocratie.

A – Je pense que l’on butte sur quelque chose. Peut-être que l’on va pouvoir élaguer en tentant de faire la différence entre société et démocratie. On vit aujourd’hui dans un pays dit démocratique. Ceci dit, la démocratie n’est pas quelque chose d’acquis, ça été rappelé. On tend toujours vers l’idéal démocratique. On ne doit pas se dire, c’est bon, on est démocratie, je m’arrête. Alors tentons de nous aventurer par ici pour revenir efficacement au sujet.

12 – C’est vrai que c’est un problème difficile. Actuellement il y a une mutation sociale dans laquelle le concept de famille a considérablement évolué. Et je crois que c’est lié aussi au fait que le concept de démocratie est en train de s’ébaucher. Même s’il est loin d’être parvenu à se réaliser. La preuve aujourd’hui c’est le goût du pouvoir qui ronge nos structures démocratiques. Faisons un parallèle avec la famille. Dans une famille, il y a des représentations très différentes. Il y a aussi « le merle noir de la famille », mais il a tout de même une parole, ou éventuellement il peut partir et aller dans d’autres structures sociales. S’il ne peut pas se réaliser dans la famille, il peut s’en extirper. Il me semble que même s’il est difficile d’entrevoir l’apprentissage de la démocratie dans la famille, il faut faire attention à ne pas tirer dessus. C’est un problème sociologique.

13 – Je dirai très brièvement que la famille me paraît un bon lieu d’exercice de l’apprentissage de la démocratie. Dans la mesure où je crois que la démocratie c’est en quelque sorte l’intérêt général et également particulier. On retrouve ces deux intérêt dans la famille. Dans la famille, la dimension est humaine. Par contre, en ce qui concerne la société, je ne suis pas sûr que la dimension soit humaine, encore moins quand on sort d’une expérience familiale difficile.

A – Juste un petit point. On est partit là dans le sens où la famille reproduirait à son échelle les mécanismes démocratiques de la société. Ceci dit tout le monde n’est pas responsable dans la famille, et c’est bien pour cela que la famille existe, les enfants et les adolescents ne sont pas responsables, ils n’ont pas le même titre que les parents.

14 – La famille est importante aux yeux des enfants qui ont été à la DASS et qui veulent retrouver leurs origines, leurs frères et sœurs des fois. Mais je pense que la famille que l’on a vécu peut influer sur notre vie future, notamment notre vie professionnelle.

15 – Je crois qu’il faut insister effectivement sur la dynamique affective. Et cette dynamique on la puise d’abord dans la famille. C’est un tremplin vers la vie en société en tant qu’adulte. Il y a une chose que j’ai remarqué beaucoup dans la famille, c’est lorsque les autres membres d’une famille soutiennent le projet d’un des membres alors qu’il hésite. Quand le cercle familial va jusqu’au bout, on tend à réaliser pour chacun des membres son originalité propre. Or, dans notre société actuelle, bien sûr il y a beaucoup d’extravagance, de délires, mais il y a une réprobation devant la créativité originale et personnelle. Dans des entreprises familiales, on voit aussi l’ensemble des membres de l’entreprise comme une famille.

A – Pour peut-être nous faire avancer dans le débat on peut peut-être sortir du cadre familial. Bon, l’idée de la citoyenneté, c’est en quelque sorte : quelque soit la famille que l’on a eu, on devient citoyen, un citoyen égal aux autres. Tout ceci pour essayer de voir en quoi l’Etat a un pouvoir d’ingérence dans la famille.

16 – Je me pose plusieurs questions. La famille fait appel à une notion de clan, de tribu, on l’a vu avec la famille des Auvergnats à Paris, on travaille ensemble, un peu en vase clos. Donc quelle transmission vous donnez à vos enfants lorsque vous avez un schéma de fonctionnement comme cela ? Si mon père avait été Jean-Marie Le Pen, j’aurai pas à mon avis eu pendant un certain laps de temps avant de me détacher de ma famille et de faire ma propre expérience la réflexion que j’ai sur la démocratie. Si j’avais été issu d’une famille traditionaliste royaliste, la démocratie n’est pas incompatible avec le royalisme à mon sens. Donc l’apprentissage au sein de la famille de la citoyenneté. C’est quelque part un peu utopique dans la mesure où on pourrait penser que tous les individus sont libres affranchis d’un certain nombre de chose. Je ne suis pas sûr de cela. Personnellement, j’ai un enfant, il a quinze mois, je vais devoir répondre à un certain nombre de questions quand il va m’en poser. Cela me pose déjà des problèmes parce que j’anticipe. Le mieux c’est peut-être de se laisser guider. Mais moi je ne vais pas lui donner la vérité, ce ne sera que ma version des choses, et son expérience il va falloir qu’il se la forge lui même, et qu’il apprenne pour se construire lui même. Moi je ne veux pas lui imposer une conduite un état d’esprit. On est déjà pas égaux à la base [ naturellement, pas devant les lois. NdT ], donc vous comprenez bien que dans certaine famille on ne voit pas les choses de la même manière, et donc la démocratie de la même manière. Je pense que les meilleurs précepteurs de la démocratie ne sont pas les gens qui sont impliqués dans la famille.

A – Alors pour vous il y aurai besoin d’autres structures. La famille peut très bien fonctionner en cercle fermé. On a tous l’idée d’une famille ouverte qui fait en sorte que l’enfant s’épanouisse et acquiert une individualité lui permettant de découvrir le monde. Mais la famille peut très bien fonctionner en cercle fermé et dans ce cas elle ne conduit pas à apprendre les règles démocratiques. Alors peut-être devons-nous parler d’autres familles, et là on prend une acception plus large de la famille, l’école, etc.

17 – Je pense qu’il y a une extrême contradiction de l’apprentissage de la vie en société dans la famille. C’est vrai. En Côte d’Ivoire, les guerres tribales ont commencé par la négation de ce qu’il y a en dehors de la famille, et après la famille s’organise en clan, en tribu. Je suis citoyen du monde, on pourrait aller jusqu’au monde comme cela. Mais ce que je veux dire c’est qu’il y a un point de départ, c’est la famille.

A – On est d’accord, la famille est un point de départ obligé, mais d’ici à lui accorder des valeurs d’apprentissage de la démocratie, on en est loin, c’est quand même le type de famille qui fait cela.

18 – Je suis d’accord pour dire que le milieu de la famille détermine un petit peu les enfants. Mes enfants sont partis à la faculté vers 17 ans, et c’est l’âge où ils se réunissent entre copains, qu’ils s’intéressent à d’autres choses, et en quelques sortes ils sortent du noyau familial. Quand ils reviennent à la maison, quand on parle formation des idées, je dirais que c’est dans le milieu universitaire qu’ils vont se former. Je dirai aussi qu’ils s’en foutent du cadre un peu figé que représente les parents, ils se projettent dans l’avenir la plupart du temps. Moi, ce que j’ai fait avant, ils sont content, ils écoutent, mais bon, eux, ils forment des idées. Ils veulent refaire le monde. Revenons à nos moutons. A mon sens, il n’y a pas démocratie s’il n’y a pas liberté. S’il n’y a pas liberté, on ne peut pas mettre en place la démocratie. Et là ces jeunes, ils se trouvent la liberté, en tout cas du point de vue des idées.

A – Je vois deux points. Une première sous forme de question : la meilleure preuve que l’apprentissage de la démocratie ait fonctionné dans une famille ne vérifierait-elle pas lors de la sortie de la famille ? Ce moment où l’on passe de la famille à la société ? Ce moment qui dévoile la préparation depuis longtemps entreprise par le cercle familial, cette préparation donc à la prise de distance de la famille. Deuxième point : vous parlez de démocratie, on n’a pas forcément assez insisté sur ce que représentait pour vous la démocratie. Alors, pour vous, c’est la liberté. Mais rappelons le triptyque républicain, instauré depuis deux cents ans, « liberté, égalité, fraternité ». Et puisque l’on parle aussi de famille aujourd’hui, le terme qui me semble intéressant de reprendre, c’est celui de fraternité. La fraternité, c’est la fratrie, cela s’applique aussi à la famille. Est-ce que le concept de fraternité, celui de notre triptyque, est le même là ?

19 – Oui. Dans le concept de démocratie, en tout cas à la Française, il y a ce concept de fraternité. Il est sur le fronton de tous les bâtiments publics. Et dans la famille, il y a aussi des frères, des sœurs. Là où l’on parlait d’affection dans la famille, il me semble que cela ne forme pas la fraternité. Il me semble que la fraternité, celle qui fait partie de notre triptyque, naît du sentiment d’appartenance à un groupe, du sentiment d’avoir des buts communs, d’avoir des volontés communes, enfin du sentiment d’appartenir à quelque chose de supérieur, et il peut s’en suivre de l’affection. Mais ce n’est pas obligé. Quand on parle de fraternité mondiale, il n’est pas que l’on doit tous s’aimer. Il n’est pas dit que l’on doit tous éprouver de l’affection les uns pour les autres. Par contre, ce qu’il est dit, c’est que le fait que tu sois mon frère m’oblige à ce que même si tu es complètement différent de moi et que je n’ai aucune affinité avec toi et que peut-être tu ne sera jamais mon ami, et c’est peut-être là où il ne faut pas confondre fraternité et amitié, je peux te reconnaître comme mon frère alors que tu ne seras peut-être jamais mon ami. La fraternité amène peut-être l’affection, mais surtout la tolérance les uns vers les autres, et c’est pas pour cela que l’on est ami. Il me semble que l’affection peut naître de la fraternité. Mais l’affection ne conduit pas forcément à la fraternité. Il me semble que c’est là que la famille, qui créé tout un tas de liens personnels, affectifs, et je dirais que plus la famille est « réussie » plus les liens affectifs sont forts, la famille va à l’encontre de la fraternité. Elle va créer un monde peut-être idéal qui va avoir du mal à se confronter au principe de tolérance. J’ai un ami très très proche qui était dans une famille très unie, et c’est vrai que lorsqu’il en est sorti à l’âge de 20 ans, il était extrêmement intolérant. A mon sens, il ne faut confondre l’amitié, l’affection et la fraternité. La tolérance naît de la fraternité. Je ne suis pas sûr qu’elle naisse dans la famille. Et je dirais que plus il y a d’affection moins on est confronté à la tolérance.

A – Donc ici on parle de l’affection qui dans la famille est à l’origine de la construction de l’individu, et puis de l’affection qui peut découler de la fraternité, de ce sentiment d’appartenir à la même société qu’autrui. Cette affection est certainement différente. Elles ne proviennent certainement pas des mêmes mécanismes. Je pense qu’en essayant de voir les mécanismes qui sont en jeu dans cette affectivité, on pourrait savoir quelle est la part de la famille et quelle est la part de la société dans l’apprentissage des valeurs démocratiques, la tolérance, la reconnaissance de l’autre comme faisant partie de la même société.

20 – J’ai été étonné tout à l’heure par quelqu’un qui a affirmé que royalisme et démocratie n’était pas inconciliables. A mon sens c’est tout le contraire.

21 – Puisque l’on parle de démocratie, rappelons-nous que la démocratie c’est l’exercice du pouvoir par la peuple. Or dans la famille, il y a des jeux de pouvoir. Il y a une autorité suprême, représentée par les parents. Dernièrement, nous avons traité du rôle de la femme dans la mutation sociale (CR du mercredi 5 février 2003), eh bien actuellement on voit une modification du pouvoir dans les familles, un partage du pouvoir et des responsabilités. A propos des droits de l’enfant, depuis 1983 il me semble, il y a une responsabilité du pouvoir de l’enfant dans la famille. Je reviens à l’affectivité. Mais en fait qu’est-ce que c’est que ce besoin de chaleur humaine, de soutien, ce sont des jeux d’énergie. Quelqu’un qui ne sens pas reconnu, soutenu, aimé, il est frustré. S’il n’est pas reconnu, il bascule dans la révolté. Je trouve que c’est ce que l’on observe chez les jeunes actuellement, ils vivent plus dans la société, par l’école ou par les bandes de jeunes, que dans la famille.

A – Et là, vous nous dites que la famille n’est plus amené à assumer son rôle d’affectivité, on est amené à dire que du fait du manque de lien dans la famille on perd de la construction de l’individualité, et c’est peut-être cela qui engendre tant de violence. Alors tout cela pour essayer de voir si ces bases que donne la famille correspondent à autre chose qu’à l’apprentissage de la démocratie.

22 – Je voudrais simplement prolonger nos propos. On s’aperçoit finalement que le développement de l’affect est déterminant à tous les niveaux. Et on peut dire que même les jeunes – mais y a pas que les jeunes d’ailleurs – rejette la société, ils l’a reconstitue sous forme euh tribale on peut le dire, on s’identifie, on a une identité, on a un affect, on reconstitue ce que la société n’a pas permis d’exercer. D’ailleurs, je ne me rappelle plus de qui sait, ce quelqu’un disait qu’il concevait volontiers une société dans laquelle la liberté et l’égalité pourraient trouver des limites mais il n’en concevait pas où la fraternité puisse être un obstacle.

23 – Quelque soit les cas de figure dans la construction d’un jeune dans sa famille, si la citoyenneté était bien faite, il n’y aurait pas de problème pour ceux qui ont souffert d’une vie de famille pas épanouissante. J’ai vécu l’expérience d’une grande entreprise, au moment du conflit algérien, dans les grandes entreprises on embauchait les gens rapatriés d’Algérie, il n’y avait pas de laisser pour compte, maintenant, nous sommes dans un autre contexte. La famille n’est pas suffisante pour éduquer à la démocratie. Il ne faut pas tout reposer sur la famille.

24 – Il ressort de la discussion de ce soir qu’en fait la valeur de la famille dans sa capacité à apprendre la démocratie est quand même contestée. Chacun n’y voit pas que des avantages. Moi je considère, mais ce n’est pas vraiment le sujet de ce soir, que la famille est indispensable à l’évolution d’un enfant. On a dit que la famille formait exclusivement une tribu. Je pense que cela peut être vrai dans certains cas mais ce n’est pas systématique. On a évoqué aussi que l’on pouvait lier royalisme et démocratie, je pense que la personne qui a dit cela a fait un lapsus, je pense que c’est la monarchie et la démocratie qui peuvent s’entendre.

Interventions

_avatar_30

Jacques

jeudi 06 décembre 2012 12:32:32 +00:00

La famille ne saurait être mesure de toutes choses, quand bien même en serait-elle le creuset originel, puisque chacun noue, à l'échelle familiale, des liens inter-personnels impossibles au niveau d'une grande cité...de la prison, de la caserne, de l'école, de l'atelier ou du consortium : à chaque entité était un code de civilité correspondant à la fois à ses buts et à ses effectifs.
La famille impliquait en outre des enfants infances, à traiter en infans.
Enfin, les types de famille les plus vantés risquaient fort d'être les plus tarés : y naître, c'était y mourir !!!

_avatar_30

Jacques

jeudi 06 décembre 2012 16:53:13 +00:00

La formule liberté-égalité-fraternité me semblait par trop individualiste pour fonder quelque lien ; historiquement, elle n'avait servi qu'à dessouder les bourbonniens...aussitôt remplacés par des napoléonnides, leurs neveux par alliance ; il semblait ici que les français n'étaient pas encore près de sortir d'affaires avec tous ces gentils gaullistes-pompidoliens-giscardiens- mittérandiens et autres sarkozistes, dans les bras desquels ils s'étaient tour-à-tour jetés, à leur insue, de leur plein gré !!!
Autrement plus consistant me semblait ce beau principe communal qui ordonnait au commun de ne laisser personne dans la rue.
Même le mouvement mutualiste avait pâle figure, en comparaison de l'idéal communal...qui concernait tout le monde, puisque personne ne pouvait décemment espèrer connaître ou échapper à sa propre fin-de-vie.
Ici, ce qui manquait le plus, ce n'était pas l'argent : c'était les hommes !...?

Participer au débat

Les champ marqués d'une * sont obligatoires

Marre de retaper vos coordonnées ? Créez un compte ! Créer un compte permet d'être averti des nouvelles contributions, d'être reconnu et donc de ne pas avoir à taper ses coordonnées pour participer aux débats.

Premier ouvrage des Cafés Citoyens

Où en est l'esprit démocratique aujourd'hui ?

La démocratie, c'est nous !

En savoir plus

Lʼauteur